Pourquoi greffer un abricotier : redonner souffle à un vieux compagnon
Il arrive un jour où l’on regarde un vieil abricotier comme on regarde un ancien ami : avec gratitude, mais aussi avec une question muette. Les rameaux se dégarnissent, les fruits se raréfient, le bois se creuse de mousses et de lichens. Faut-il le remplacer, abattre cette mémoire de jardin pour la confier au feu ?
La greffe offre une autre voie, plus douce, presque chuchotée : redonner vigueur à ce vieux sujet, ou bien lui offrir une nouvelle voix – une variété plus savoureuse, plus résistante, plus adaptée au climat qui change. Greffer un abricotier, c’est inscrire la continuité dans le bois même, prolongeant la vie plutôt que la tranchant.
Dans les lignes qui suivent, nous allons voir comment choisir le bon moment, le bon porte-greffe, le bon geste – et comment, surtout, écouter ce que l’arbre est capable d’accepter sans le briser.
Rejuvener ou changer de variété : que voulez-vous vraiment faire ?
Avant de sortir le greffoir, il faut clarifier votre intention. Les objectifs ne sont pas tout à fait les mêmes selon que vous souhaitez simplement redonner vigueur ou transformer plus radicalement l’arbre.
On peut distinguer deux grandes démarches :
- Rejuvener un vieux sujet fatigué : on garde le même abricotier, parfois même la même variété, mais on lui offre de nouveaux rameaux greffés sur une charpente assainie. On choisit pour cela des greffes adaptées au bois âgé (greffe en fente, greffe en incrustation).
- Changer de variété : le porte-greffe reste le même arbre (le tronc, le système racinaire), mais le houppier est progressivement remplacé par une ou plusieurs nouvelles variétés d’abricotier. C’est la « greffe de surgreffage », qui permet même de créer un abricotier à plusieurs variétés, un véritable arbre-verger.
Dans les deux cas, la clé est la même : respecter le rythme de l’arbre, ne jamais demander trop d’un coup à un organisme déjà fatigué.
Choisir le bon porte-greffe : sur quoi fonder le renouveau ?
On l’oublie souvent : en greffant sur un vieux sujet, votre porte-greffe est déjà là, en place, parfois depuis plusieurs décennies. Il ne s’agit plus de choisir un plant en pépinière, mais d’évaluer la santé de celui qui habite déjà votre jardin.
Un abricotier âgé peut être un bon porteur de greffe si :
- le tronc est sain, sans cavité profonde ni pourriture évidente ;
- l’écorce, même marquée par les années, reste bien adhérente, sans larges décollements ;
- les départs de rejets à la base ou sur les grosses branches témoignent encore d’une certaine vigueur ;
- les dépérissements sont localisés (une branche, un côté de la ramure), non généralisés.
En revanche, mieux vaut renoncer à greffer – et songer à replanter – si :
- des champignons lignivores (amadouvier, polypores) colonisent le tronc ;
- la moitié ou plus du houppier est déjà morte ;
- la base du tronc présente des fissures profondes ou des chancres à répétition.
Un porte-greffe, même ancien, doit être vivant de l’intérieur. Vos greffons seront comme de jeunes poètes : ils ont besoin d’un éditeur solide pour porter leur voix jusqu’aux fruits.
Quand greffer un abricotier : lire le calendrier dans la sève
L’abricotier est un arbre sensible, prompt à la gomme, parfois capricieux sous le greffoir. Le choix du moment est donc crucial. Deux grandes périodes s’offrent à vous :
La greffe de fin d’hiver / début de printemps
De fin février à mi-avril, selon les régions, lorsque :
- les grands froids sont passés ;
- la sève commence à monter, mais la végétation n’est pas encore pleinement déployée ;
- les bourgeons gonflent, sans être complètement ouverts.
Cette période est favorable aux greffes à bois :
- greffe en fente sur charpentières ou sur tronc ;
- greffe en incrustation sur grosses branches ;
- greffe à rameau sous écorce (un peu plus tard, quand l’écorce se décolle facilement).
Plus vous êtes en climat froid, plus vous retarderez légèrement l’opération. Dans les régions à hiver doux, les fenêtres de greffe peuvent s’ouvrir dès février.
La greffe en écusson (été)
Pour transformer un arbre encore relativement vigoureux, la greffe en écusson (un œil de la nouvelle variété sur une jeune branche de l’ancienne) peut se faire en été, lorsque l’écorce se décolle « comme un gant » :
- de juillet à début septembre, selon le climat ;
- par temps sec, mais pas en pleine canicule.
Cependant, sur un très vieux sujet, l’écussonnage est souvent moins adapté que les greffes à bois sur grosses sections, qui permettent de reconstruire une nouvelle charpente à partir du squelette existant.
Préparer les greffons : choisir la mémoire à transmettre
Votre greffon, c’est la phrase nouvelle que vous venez inscrire dans le bois ancien. Il mérite une préparation attentive.
Pour l’abricotier :
- prélevez les greffons en plein hiver, sur un arbre sain et productif ;
- choisissez des rameaux d’un an, bien aoûtés, de l’épaisseur d’un crayon environ ;
- évitez les bois trop gras (issus de rejets très vigoureux) qui reprennent moins bien ;
- coupez des segments de 15–20 cm portant 3 à 5 yeux bien formés.
Conservez-les ensuite jusqu’à la date de greffe :
- en fagots, enveloppés dans un linge légèrement humide ou de la mousse ;
- placés dans un sac perforé, au bas du réfrigérateur (3–5 °C) ;
- ou enterrés à demi à l’ombre, en sol léger, à l’abri des rongeurs.
Ils doivent rester fermes, non desséchés, sans départ de végétation. Un greffon ridé est un greffon déjà en train de renoncer.
Matériel : les outils du rituel
Un vieux tronc se travaille avec le même respect qu’une relique. Les outils doivent être simples, mais impeccablement entretenus :
- un greffoir bien affûté ou un couteau très tranchant ;
- un sécateur propre pour la préparation des greffons ;
- éventuellement une petite scie à main pour les grosses coupes ;
- un lien de ligature : raphia, élastibande, liens biodégradables ;
- un mastic à greffer (ou à défaut, un mastic de cicatrisation) pour protéger les plaies.
Désinfectez lames et mains entre chaque arbre, surtout si vous travaillez sur plusieurs sujets : un virus, un champignon, se transmettent bien plus vite qu’une histoire au coin du feu.
Greffer un vieux abricotier : la greffe en fente sur charpentière
Sur un vieux sujet, la greffe en fente est une méthode robuste, adaptée aux branches de bon diamètre (2 à 6 cm). Elle permet de remplacer peu à peu la ramure, tout en laissant à l’arbre le temps de s’habituer à ses nouvelles pousses.
Voici la démarche, pas à pas :
1. Choisir la branche à greffer
- Privilégiez une charpentière bien placée, encore vivante et traversée de sève (écorce saine, bois ferme).
- Évitez les zones déjà très abîmées ou partiellement creuses.
2. Préparer la coupe
- Sciez net la branche à la hauteur souhaitée (souvent 50 cm à 1 m du tronc, selon la forme recherchée).
- Rognezz ensuite la coupe au couteau pour l’égaliser et enlever les fibres déchirées.
3. Ouvrir la fente
- À l’aide du greffoir ou d’un petit coin, ouvrez une fente au centre de la section, dans le sens du diamètre, sur 3–4 cm de profondeur.
- Maintenez-la légèrement ouverte avec le greffoir ou un petit coin de bois.
4. Préparer les greffons
- Choisissez un ou deux greffons de diamètre proche de celui de la branche coupée.
- Taillez une longue biseau de 3–4 cm à la base de chaque greffon, en terminant par un biseau fin, régulier.
- Conservez 2 à 3 yeux par greffon.
5. Insérer les greffons
- Glissez le greffon dans la fente, biseau tourné vers l’extérieur, de manière à ce qu’un côté du cambium du greffon coïncide avec le cambium de la branche porteuse.
- Si le diamètre le permet, vous pouvez placer deux greffons, de part et d’autre de la fente.
6. Serrer et ligaturer
- Retirez délicatement le coin de bois : la fente se referme et serre les greffons.
- Ligaturez fermement la coupe avec du raphia ou un lien élastique, pour stabiliser l’ensemble.
7. Protéger avec du mastic
- Recouvrez soigneusement toute la surface de coupe, la fente, la base des greffons et les ligatures d’un mastic à greffer.
- Le mastic joue le rôle de peau temporaire, gardant au bois son humidité et repoussant champignons et insectes.
Sur un vieil abricotier, cette greffe s’apparente à une opération de charpente : vous remplacez un bras, tout en conservant le corps. N’en faites pas trop en une seule année : greffer une ou deux grosses charpentières suffit amplement pour commencer.
Greffe en incrustation : pour les branches un peu plus fines
Quand les branches sont moins épaisses, mais tout de même bien établies, la greffe en incrustation permet une soudure fine et solide. Elle est particulièrement utile pour « meubler » l’intérieur d’une ramure vieillissante.
Le principe :
- on pratique, sur le côté d’une branche préalablement raccourcie, une entaille rectangulaire dans l’écorce et le bois sur quelques millimètres de profondeur ;
- on taille la base du greffon en biseau double (une sorte de petite cale) ;
- on incruste ce greffon dans l’entaille pour que les cambiums se superposent au moins d’un côté ;
- on ligature et on mastique soigneusement.
Cette méthode, plus délicate, convient bien aux jardiniers qui ont déjà un peu de pratique du greffage. Sur un vieux sujet, elle permet de multiplier les points de greffe sans ouvrir de grandes plaies comme en fente.
Changer de variété : surgreffer sans brutaliser l’arbre
Transformer un abricotier fatigué en porteur d’une nouvelle variété est une belle façon de ne pas rompre le fil : les racines, elles, restent là, ancrées dans leur mémoire de sol. Mais l’opération demande tact et patience.
Quelques principes de prudence :
- Ne pas tout couper en une fois : gardez toujours une partie de la ramure d’origine, au moins les premières années, pour assurer la photosynthèse et aider l’arbre à cicatriser.
- Étaler dans le temps : commencez par surgreffer 1 ou 2 charpentières la première année, puis terminez la transformation sur 2 à 3 saisons.
- Maintenir un équilibre : évitez de laisser une seule branche non greffée dominer toute la ramure, sous peine de voir les nouveaux greffons concurrencés.
Le choix de la nouvelle variété est aussi un acte de lucidité. Un abricotier ancien, greffé il y a trente ou quarante ans, n’a pas connu les mêmes contraintes climatiques que celles d’aujourd’hui. Il peut être judicieux de choisir :
- une variété plus tardive, moins sensible aux gelées de printemps ;
- une variété réputée moins sujette à la moniliose et aux maladies de fleurs ;
- ou encore, de diversifier, en greffant 2 ou 3 variétés aux époques de floraison proches, pour améliorer la pollinisation.
Ainsi, sur un même squelette, vous pouvez faire chanter plusieurs voix fruitières : un arbre-mémoire qui s’adapte, sans renier ce qu’il fut.
Soins après la greffe : accompagner la reprise
Une greffe réussie ne se mesure pas le jour où l’on range le greffoir, mais des semaines plus tard, lorsque les yeux gonflent et que les jeunes pousses s’allongent. Cette période, fragile, demande une attention régulière.
À surveiller, notamment :
- Les départs de rejets sur le vieux bois : supprimez progressivement les nombreux rejets émis sous la greffe, en en laissant parfois quelques-uns pour ne pas affaiblir l’arbre trop vite.
- Les ligatures : vérifiez qu’elles n’étranglent pas les greffons en grossissant. Desserrez ou retirez-les une fois la soudure certaine.
- Le mastic : réappliquez si nécessaire sur des fissures ou des zones mal couvertes.
- L’arrosage : sans détremper (l’abricotier déteste l’asphyxie), veillez à ce que le sol ne soit pas complètement sec au printemps suivant la greffe, surtout en terrain léger.
Au fil des semaines, les jeunes rameaux issus des greffons devront être tuteurés si le vent les menace. Le point de greffe est une articulation fragile : une tempête de fin de printemps peut rompre en une nuit ce que vous avez patiemment préparé.
Tailler ensuite : sculpter la nouvelle silhouette
Greffer un vieux sujet, c’est aussi, à moyen terme, redessiner sa forme. Sans une taille douce et réfléchie, les nouvelles variétés peuvent s’allonger sans structure, rendant l’arbre vulnérable et difficile à récolter.
Les premières années :
- conservez peu de rameaux issus de chaque greffon, 2 ou 3 au maximum, bien répartis autour de l’axe ;
- rabattez légèrement ces jeunes pousses en hiver suivant la greffe, pour les faire ramifier et former une charpente équilibrée ;
- supprimez progressivement les branches de l’ancienne variété au fur et à mesure que la nouvelle prend le relais.
L’objectif n’est pas d’obtenir un fouillis de bois, mais quelques branches fortes, bien orientées, capables de porter le poids de la fructification à venir sans casser. Le vieux tronc reprend alors sa fonction d’armature, soutenant une tête entièrement renouvelée.
Quand l’arbre répond : signes de succès et petites déceptions
Le printemps suivant la greffe est souvent le moment de vérité. Les signes encourageants :
- les yeux des greffons gonflent, puis s’ouvrent ;
- les pousses s’allongent de plusieurs dizaines de centimètres ;
- la zone de greffe se couvre parfois d’une « bourrelet » de cicatrisation, signe d’activité cambiale intense.
Mais tout n’est pas toujours parfait. Il est fréquent, sur un très vieux abricotier :
- que certains greffons prennent, d’autres non, sur la même branche ;
- que des greffes réussies dépérissent après un été très sec ;
- que la vitesse de reprise soit inégale selon les charpentières.
Ne prenez pas ces échecs partiels comme un refus, mais comme un ajustement. Un arbre très âgé a ses limites. Il vous dira parfois où il peut encore porter du nouveau bois, et où il préfère rester ce qu’il est déjà.
Greffer un abricotier : un pacte plus qu’une technique
Au fond, chaque greffe sur un vieux sujet est un pacte discret entre deux âges du monde : la vigueur d’un rameau jeune et la sagesse lente d’un tronc ancien. L’outil, le geste, la méthode comptent, bien sûr, mais ils ne sont que la grammaire d’un langage plus vaste.
En choisissant de greffer plutôt que d’arracher, vous acceptez de composer avec les cicatrices, les déséquilibres, les souvenirs inscrits dans le bois. Vous ne cherchez pas à imposer une perfection de pépinière, mais à prolonger une histoire en cours.
Quand, un matin de juin, vous cueillerez les premiers abricots d’une nouvelle variété sur ce vieux squelette que vous n’avez pas condamné, vous saurez que le greffage n’est pas qu’un savoir-faire horticole. C’est aussi, humblement, une manière de dire à l’arbre : « Reste encore un peu. Nous avons encore des saisons à partager. »
