Greffer kiwi : porte-greffes, périodes et techniques pour une vigne productive et bien adaptée

Greffer kiwi : porte-greffes, périodes et techniques pour une vigne productive et bien adaptée

Certains soirs de fin d’hiver, lorsque la lumière s’attarde sur les treilles encore nues, les kiwis retiennent leur souffle. Sous l’écorce grise, la sève s’ébauche, hésite, puis remonte. C’est là, précisément, dans ce temps suspendu entre dormance et réveil, que la main du jardinier peut oser le geste de la greffe. Un trait d’union entre deux plantes, une promesse de récoltes généreuses et de vignes mieux adaptées à votre jardin.

Apprendre à écouter la vigne de kiwi

Le kiwi que l’on cultive le plus souvent dans nos jardins, Actinidia deliciosa, est une liane vigoureuse, capable d’engloutir une pergola en quelques années. Ses rameaux s’enroulent, cherchent, tâtonnent, comme s’ils voulaient revenir vers un souvenir de forêt originelle. Greffer cette vigne, c’est lui proposer un socle différent, un système racinaire plus résistant, parfois plus rustique, pour mieux dialoguer avec votre sol et votre climat.

Contrairement au pommier ou au poirier, la greffe du kiwi reste encore une pratique confidentielle chez les jardiniers amateurs. Pourtant, elle ouvre une palette de possibilités :

  • adapter la plante au froid ou à la chaleur,
  • dompter une vigueur excessive,
  • rééquilibrer un pied mâle et un pied femelle,
  • rénover un vieux sujet fatigué sans arracher les racines.

Pour bien greffer, il faut d’abord comprendre la nature intime de cette liane : son rythme, ses exigences, ses affinités.

Pourquoi greffer le kiwi plutôt que semer ou bouturer ?

On peut certes obtenir des kiwis par semis ou bouturage. Mais ces méthodes ont leurs caprices.

  • Le semis donne des plants très variés, souvent imprévisibles, et surtout : vous ignorez si le plant sera mâle ou femelle. Attendre plusieurs années pour découvrir que votre vigne ne portera jamais de fruits peut laisser un goût amer…
  • La bouture reproduit fidèlement la variété, mais donne parfois des systèmes racinaires plus fragiles, moins persistants dans les sols difficiles.

La greffe, elle, permet de marier :

  • un porte-greffe choisi pour sa robustesse, sa rusticité ou son adaptation au sol ;
  • un greffon choisi pour la qualité de ses fruits, son sexe (mâle ou femelle), sa vigueur ou sa précocité.

Vous pouvez ainsi :

  • greffer une femelle productive sur une racine très rustique,
  • changer de variété sur un pied déjà implanté,
  • conserver un ancien système racinaire bien adapté à votre sol, tout en renouvelant la partie aérienne.

Qui plus est, la greffe réduit le temps d’attente avant les premières récoltes : sur un bon porte-greffe, un greffon bien choisi peut fructifier en quelques années seulement, plus rapidement qu’un plant issu de semis.

Choisir le bon porte-greffe pour son kiwi

Sous la surface, là où le regard ne pénètre plus, le choix du porte-greffe fait toute la différence. Quelques espèces d’Actinidia sont particulièrement utiles.

1. Actinidia deliciosa (kiwi “classique”)

Souvent utilisé comme porte-greffe pour les variétés de kiwis du commerce (type ‘Hayward’), il apprécie :

  • des sols profonds, frais et bien drainés,
  • des climats tempérés, sans gels trop sévères (en dessous de -12 / -15 °C, attention aux parties aériennes),
  • une certaine douceur printanière pour éviter les dégâts sur jeunes pousses.

Greffer un kiwi sur ce porte-greffe donne une vigueur importante, adaptée aux pergolas et grands treillages.

2. Actinidia arguta (kiwi de Sibérie, kiwaï)

Plus rustique, supportant des froids de -20 °C ou moins, ce kiwi à petits fruits lisses (que l’on consomme avec la peau) peut servir aussi de base à des greffes :

  • en régions froides ou à hivers marqués,
  • dans des sols un peu plus variés, parfois plus légers,
  • pour obtenir une végétation robuste, bien lignifiée.

Certaines combinaisons entre A. arguta et A. deliciosa fonctionnent, mais la compatibilité n’est pas toujours parfaite. Il convient de tester ou de se tourner vers des expériences de pépiniéristes sérieux.

3. Actinidia kolomikta et autres espèces rustiques

A. kolomikta séduit par son feuillage panaché et sa rusticité extrême. Comme porte-greffe, il demeure plus rare, et la compatibilité avec des variétés fruitières est plus incertaine. On le réservera aux passionnés expérimentés, prêts à jouer les alchimistes végétaux.

4. Porte-greffes issus de semis

Vous pouvez aussi utiliser de jeunes plants nés de semis de kiwi (peu importe qu’ils soient mâles ou femelles, puisque l’on ne conserve que leurs racines). Avantages :

  • un système racinaire souvent très vigoureux,
  • une bonne adaptation à votre sol s’ils ont germé et grandi chez vous,
  • un coût quasi nul si vous produisez vous-même vos sujets.

Ces plants de semis recevront ensuite des greffons de la variété choisie, mâle ou femelle, selon vos besoins.

Quand greffer le kiwi ? Les périodes propices

La vigne de kiwi, comme toutes les lianes, déteste être dérangée au mauvais moment. La clef réside dans la synchronisation entre la montée de sève et le réveil des bourgeons.

Greffes de fin d’hiver – début de printemps

C’est la période la plus courante pour :

  • les greffes en fente,
  • les greffes à l’anglaise simple ou compliquée,
  • les greffes en incrustation.

Elle s’étend, selon les régions, de fin février à début avril. Le porte-greffe commence à se réveiller (les bourgeons gonflent, l’écorce se “décolle” légèrement), mais les greffons doivent rester en légère dormance. On les conserve donc au frais (cave, bas de réfrigérateur) jusqu’au moment du geste.

Greffes de fin de printemps – été

En mai-juin, parfois jusqu’en juillet, les greffes en écusson ou en chip-budding (œil poussant ou œil dormant) deviennent intéressantes. La sève circule activement, l’écorce se soulève bien, et la soudure peut être très rapide.

Il faut alors veiller à :

  • protéger le point de greffe du soleil direct,
  • maintenir une bonne humidité sans excès,
  • éviter les périodes de forte canicule ou de sécheresse prolongée.

Préparer le matériel : la trousse du greffeur de kiwi

Au cœur du geste, il y a d’abord l’outil. Une coupe nette, franche, presque chirurgicale, évite les déchirures et limite les infections.

Prévoyez :

  • un greffoir bien affûté ou un couteau très tranchant réservé à cet usage ;
  • un sécateur propre, pour prélever greffons et brins de porte-greffe ;
  • du lien de greffe (raphia, ruban élastique, bandelette de caoutchouc ou de parafilm) pour maintenir les deux parties en contact intime ;
  • un mastic cicatrisant (facultatif mais utile pour les coupes larges) ;
  • un chiffon et un désinfectant (alcool) pour nettoyer lame et mains entre deux plants.

Les greffons se prélèvent sur des rameaux de l’année précédente, bien aoûtés, portant 3 à 5 yeux bien formés. On les récolte en plein hiver, pendant le repos végétatif, puis on les conserve :

  • au frais (2 à 6 °C),
  • dans un linge légèrement humide,
  • étiquetés par variété et sexe.

Quelques techniques de greffe adaptées au kiwi

La greffe sur kiwi n’est pas fondamentalement différente de celle sur pommier ou vigne, mais la souplesse des rameaux et la vigueur de la plante orientent certains choix.

Greffe en fente simple

Idéale pour :

  • changer de variété sur un sujet déjà implanté,
  • greffer sur un tronc ou une charpentière de bon diamètre (1 à 3 cm).

Principe :

  • Couper le porte-greffe à la hauteur voulue, bien net.
  • Pratiquer une fente verticale au centre du tronc sur 2 à 3 cm de profondeur.
  • Taille le greffon en biseau double, formant un coin fin.
  • Introduire ce coin dans la fente, en veillant à ce que les cambiums (la fine couche verte sous l’écorce) coïncident bien d’un côté, voire des deux.
  • Lier soigneusement, mastiquer le dessus si besoin.

Le kiwi réagit vigoureusement si la greffe prend : surveillez alors l’émission de rejets sous la greffe et éliminez-les sans pitié.

Greffe à l’anglaise compliquée

Adaptée aux diamètres proches (porte-greffe et greffon d’épaisseur similaire), elle donne une très bonne solidité mécanique.

  • Pratiquer un long biseau sur les deux parties (2 à 3 fois le diamètre du rameau).
  • Ajouter une petite languette au tiers du biseau, de part et d’autre.
  • Emboîter les languettes comme deux pièces de puzzle.
  • Lier fermement et, si nécessaire, protéger avec du mastic.

Cette technique est très appréciée sur jeunes sujets en pépinière ou pour greffer des jeunes plants de semis en fin d’hiver.

Greffe en écusson (ou chip-budding)

Parfaite en fin de printemps ou en été, lorsque l’écorce se décolle facilement.

  • Prélever sur le greffon un “œil” (bourgeon) avec un petit morceau d’écorce et de bois mince.
  • Pratiquer sur le porte-greffe une découpe identique, en “fenêtre”, pour accueillir cet œil.
  • Mettre en place soigneusement l’écusson, en alignant les cambiums.
  • Maintenir avec un lien, en laissant l’œil visible.

L’écusson “œil dormant” ne débourre qu’au printemps suivant, tandis qu’un écusson “œil poussant” démarre parfois la même année. Sur kiwi, on privilégie souvent l’œil dormant pour limiter les risques de dessèchement en été.

Après la greffe : accompagner la soudure et la reprise

Une fois le geste accompli, le temps reprend ses droits. Mais le jardinier n’est pas pour autant dispensé de veiller.

Surveiller l’humidité et l’ombre

Le kiwi a horreur des racines asphyxiées, mais un jeune point de greffe craint la sécheresse. Le sol doit rester :

  • frais mais non détrempé,
  • paillé pour limiter l’évaporation,
  • à l’abri des arrosages violents qui dénudent les racines.

Dans les premières semaines, un léger ombrage peut protéger les jeunes greffons des brûlures du soleil, surtout après les greffes de printemps avancé ou d’été.

Canaliser la vigueur

Quand la greffe prend, la liane jaillit. Il faut alors :

  • éliminer systématiquement les rejets qui apparaissent sous le point de greffe ;
  • garnir rapidement un fil, un treillage ou une pergola pour guider les jeunes pousses ;
  • pincer légèrement les extrémités si la vigueur est excessive, pour favoriser la charpente.

Un attache douce (lien en raphia, ficelle souple) maintient les tiges sans les étrangler. Sur kiwi, les ligatures trop serrées marquent vite les rameaux.

Retirer les liens de greffe au bon moment

Quand la soudure est ferme (souvent après une saison de végétation), le lien de greffe doit être retiré. L’écorce du kiwi épaissit rapidement ; laisser le lien trop longtemps crée une constriction qui affaiblit durablement la circulation de la sève.

Composer un verger de kiwis : mâles, femelles et pollinisation

Greffer, c’est aussi jouer avec les sexes de la plante. Le kiwi est dioïque : chaque sujet est soit mâle, soit femelle. Sans pollen, pas de fruits, et sans femelles, pas de récolte.

Grâce à la greffe, vous pouvez :

  • ajouter une branche mâle sur un pied femelle déjà en place,
  • greffer plusieurs variétés femelles sur un même porte-greffe,
  • équilibrer la proportion mâle/femelle (en général, un mâle pour 5 à 8 femelles).

Une vieille souche vigoureuse, profondément enracinée dans votre jardin depuis des années, peut devenir le pilier d’un véritable “polygreffe” de kiwis : une charpentière mâle ici, deux variétés à gros fruits là, un kiwaï plus précoce sur un côté. Sous la même écorce, plusieurs chants de floraison, pour une longue symphonie de fruits.

Erreurs fréquentes et gestes à éviter

Quelques faux pas reviennent souvent chez les amateurs qui se lancent dans la greffe du kiwi.

  • Greffer trop tard en saison froide : si la montée de sève est déjà forte, la “pleure” abondante du kiwi (écoulement de sève) peut empêcher la soudure. Il faut devancer ce moment, pas le suivre.
  • Négliger l’alignement des cambiums : le bois peut être bien en contact, mais si la fine couche verte ne coïncide pas, la greffe reste lettre morte.
  • Choisir des greffons trop faibles : de petits rameaux chétifs, mal aoûtés, dessèchent facilement. Préférez des bois d’un an, bien mûrs.
  • Laisser le vent malmener la greffe : un tuteur proche et un lien souple évitent que chaque rafale ne vienne rompre les minuscules ponts de cellules en train de se former.
  • Oublier l’identité des variétés : un simple étiquetage (nom, sexe, date de greffe) vous évitera bien des mystères dans quelques années.

Une vigne qui se souvient : imaginer son kiwi dans le temps long

Greffer un kiwi, c’est accepter de penser à l’échelle d’une vigne qui vous survivra peut-être. Les racines descendent lentement dans le sol, les charpentières épaississent, la structure de bois se patine d’année en année. Dans dix ans, vous ne vous souviendrez peut-être plus du jour précis où vous avez enfoncé ce petit greffon dans une fente d’écorce. Mais la vigne, elle, en portera la trace, dans chaque grappe de fruits veloutés.

En choisissant avec soin votre porte-greffe, en respectant les saisons, en affinant vos gestes, vous offrez à votre jardin une alliée robuste, capable de supporter vents, gels tardifs ou étés trop secs. La greffe devient alors un pacte discret entre l’homme et la plante : vous lui prêtez vos mains un instant, elle vous offrira des années de récoltes et d’ombre fraîche.

La prochaine fois que vous passerez sous une pergola de kiwis en fleurs, écoutez un instant le silence vibrant des lianes. Peut-être y entendrez-vous, sous le bourdonnement des abeilles, le léger murmure de la greffe qui a réussi.