Il est des gestes de jardinier qui ressemblent à des sortilèges. Greffer un figuier à la perceuse fait partie de ceux-là : une rencontre improbable entre la mécanique froide du métal et la sève tiède d’un arbre méditerranéen. Sous les copeaux de bois, pourtant, se joue une histoire ancienne : celle de la greffe par incrustation, revisitée avec un outil moderne. Approchons-nous, doucement, comme on entrouvre la porte d’un vieux verger pour écouter ce que murmurent les branches.
Pourquoi greffer un figuier… avec une perceuse ?
Le figuier, avec son feuillage ample et sa chair sucrée, semble déjà complet. Pourquoi donc troubler sa paix avec une perceuse ? Les raisons sont multiples, et souvent très pragmatiques.
Greffer un figuier permet notamment de :
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Changer de variété sur un arbre déjà bien installé, sans devoir l’arracher.
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Multiplier une variété que l’on aime (saveur, rusticité, calibre des fruits) à partir d’un simple greffon.
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Adapter un figuier à son climat, en greffant une variété plus résistante au froid sur un porte-greffe bien acclimaté.
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Réduire le temps d’attente avant la fructification, en partant d’un sujet déjà vigoureux.
La perceuse, dans tout cela, n’est pas une lubie de bricoleur impatient. Elle permet de :
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Pratiquer des trous nets et calibrés, parfaitement adaptés au diamètre des greffons.
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Greffer sur du bois plus âgé et plus gros, parfois difficile à inciser proprement au couteau.
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Multiplier les points de greffe sur un même tronc ou sur de grosses charpentières, comme une constellation de futures nouvelles branches.
Cette technique, parfois appelée greffe « en trou de perceuse », est en réalité une variante moderne de la greffe par incrustation. Elle peut surprendre, mais bien réalisée, elle respecte la logique profonde de la greffe : faire coïncider des cambiums, ces fines liserés de vie sous l’écorce, pour que deux destins végétaux se soudent en un seul.
Quand tenter la greffe à la perceuse sur le figuier ?
Le figuier est un arbre de sève chaude, qui réagit vivement aux blessures. Choisir le bon moment est donc essentiel pour que la greffe ne soit pas rejetée comme un corps étranger.
Les périodes les plus propices se situent généralement :
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À la fin de l’hiver, juste avant le redémarrage de la végétation (bourgeons légèrement gonflés, mais encore clos).
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Ou au tout début du printemps, lorsque la sève commence à monter, mais avant que les feuilles ne soient pleinement développées.
Dans les régions plus fraîches, il est prudent d’attendre que les risques de fortes gelées soient écartés, car une greffe fraîchement réalisée reste fragile face au froid. Dans les régions méditerranéennes, l’important sera surtout d’éviter que la chaleur et la sécheresse précoces ne dessèchent les greffons.
Un figuier en bonne santé, bien installé, non stressé par la sécheresse ou un excès de taille, répondra mieux à cet acte chirurgical un peu inhabituel.
Le matériel nécessaire : entre atelier et sous-bois
Avant de faire chanter la perceuse contre le bois, rassemblons ce petit arsenal, à la croisée du jardin et de l’atelier :
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Une perceuse : idéalement filaire ou sur batterie bien chargée, pour un perçage régulier et maîtrisé. Pas besoin d’un monstre de puissance, la précision prime sur la force.
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Des forets à bois : propres, tranchants, de diamètre adapté à celui des greffons (généralement entre 6 et 10 mm).
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Des greffons de figuier : bois de l’année précédente, bien aoûté, porteur de 2 à 4 yeux bien formés. Prélevés en hiver, conservés au frais et à l’abri du dessèchement.
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Un couteau bien affûté (ou greffoir) : pour tailler les extrémités des greffons en biseau net.
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Du mastic à greffer ou une pâte cicatrisante : pour protéger les points de greffe de l’air et des intempéries.
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Du ruban de greffage (ou bandelette élastique) : utile si l’ajustement n’est pas parfaitement serré.
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Alcool à brûler ou désinfectant
Dans ce mariage entre la main et la machine, la propreté est essentielle. Chaque outil qui touche le bois vivant doit être propre et, si possible, désinfecté. Le figuier, généreux, n’est pourtant pas invulnérable aux maladies et aux champignons opportunistes.
Préparer les greffons de figuier : choisir les futurs récits
Un greffon n’est pas un simple morceau de bois : c’est un fragment de mémoire végétale, porteur d’une variété précise. Le soin apporté à son prélèvement conditionne la suite de l’histoire.
Quelques repères pour sélectionner de bons greffons :
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Prélever en plein hiver, sur un arbre sain, fruitant bien.
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Choisir des rameaux de l’année précédente, bien mûrs, ni trop fins ni trop gros (l’épaisseur d’un crayon à un petit doigt est idéale).
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Conserver les greffons au frais (cave, bas de réfrigérateur) dans un linge légèrement humide ou du sable humide, pour éviter le dessèchement.
Au moment de greffer, vous taillerez l’extrémité inférieure de chaque greffon en biseau, pour l’ajuster dans le trou percé. L’écorce doit rester intacte sur la plus grande partie possible, car c’est elle qui porte le cambium, ce fin cercle vivant qui fera la jonction avec l’arbre receveur.
La technique de greffe du figuier à la perceuse : pas à pas
Imaginons le tronc ou la grosse branche du figuier comme une vieille poutre vivante. Votre rôle sera d’y insérer, à la manière d’un tenon dans une mortaise, les greffons soigneusement taillés. Voici le déroulé détaillé.
1. Choisir l’emplacement sur le figuier
Installez-vous sur une portion de tronc ou de grosse branche :
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Bien lignifiée, d’un diamètre suffisant (au moins 5–6 cm).
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En bon état sanitaire (sans champignons, fissures, blessures anciennes profondes).
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Orientée si possible vers la lumière, pour offrir à la future pousse un bon ensoleillement.
Vous pouvez greffer sur plusieurs points d’une même charpentière pour « transformer » progressivement tout un côté de l’arbre.
2. Percer le bois
Placez le foret perpendiculaire à l’axe de la branche ou du tronc. Percez en douceur, sans à-coups, pour ne pas éclater le bois.
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Profondeur du trou : souvent entre 3 et 5 cm, selon la taille du greffon.
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Diamètre : légèrement inférieur à celui du greffon, pour assurer un ajustement serré.
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Inclinaison : certains jardiniers inclinent légèrement le trou vers le haut, pour favoriser l’écoulement de la sève vers le greffon et limiter les infiltrations d’eau.
Une fois le trou percé, éliminez soigneusement les copeaux à l’intérieur et autour, sans agrandir la cavité.
3. Préparer le greffon
Taillez l’extrémité inférieure du greffon en biseau simple ou légèrement en forme de coin. L’idée est de créer une surface de contact maximale entre le cambium du greffon et celui de la paroi du trou.
Votre biseau doit être :
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Net, sans déchirure.
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Suffisamment long pour bien s’ancrer (2 à 3 fois le diamètre du greffon).
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Taillé juste avant l’insertion pour éviter l’oxydation des tissus.
4. Insérer le greffon dans le trou
Glissez délicatement le greffon dans le trou, biseau orienté de façon à ce que l’un des côtés du cambium du greffon coïncide avec celui du porte-greffe. Une parfaite coïncidence sur tout le pourtour est impossible ; il suffit qu’un côté s’ajuste correctement pour que la soudure puisse se faire.
Le greffon doit entrer en forçant légèrement : c’est ce serrage mécanique qui compensera l’absence de ligature directe autour de la plaie. S’il flotte, le trou est trop large : il faudra le combler mieux (ruban, coin de bois) ou recommencer avec un foret plus petit.
Laissez dépasser du trou 2 à 3 yeux de greffon, orientés vers l’extérieur et la lumière.
5. Protéger et étanchéifier
Une fois le greffon en place :
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Appliquez du mastic à greffer autour de la base du greffon, pour fermer la plaie, limiter l’entrée d’eau et d’agents pathogènes.
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Si besoin, complétez avec un ruban de greffage autour de la zone de greffe, sans trop serrer, juste pour stabiliser l’ensemble.
Sur un tronc percé de plusieurs greffons, la scène peut paraître étrange, presque surréaliste : un vieux bois constellé de jeunes promesses. Pourtant, au fil des semaines, ces bâtons inertes se mettront à gonfler, puis à déployer de nouvelles feuilles.
Avantages spécifiques de la greffe à la perceuse sur le figuier
Cette technique, bien que moins classique qu’une greffe en fente ou en couronne, présente des atouts particuliers pour le figuier :
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Greffer sur du bois âgé : le figuier forme souvent de grosses charpentières. Les incisions profondes au couteau y sont délicates ; le trou de perceuse, lui, entame proprement le bois.
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Stabilité mécanique : le greffon est « fiché » dans le bois, comme un tenon ; bien serré, il bougera peu et ne sera pas arraché par le vent.
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Multiplication rapide : il est possible de placer plusieurs greffons sur une même portion de tronc, pour accélérer le changement de variété sur tout un arbre.
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Moins de découpe d’écorce : certaines greffes classiques nécessitent de soulever ou d’inciser largement l’écorce, ce qui peut affaiblir l’arbre. Ici, la blessure est localisée et nette.
Pour un figuier vigoureux, bien implanté, cette approche peut être un excellent moyen de le « réorienter » sans le traumatiser par des tailles trop sévères.
Risques, limites et précautions
L’alliance de la perceuse et de l’arbre ne va pas sans quelques précautions. Là où la machine s’invite dans le règne végétal, la vigilance doit être accrue.
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Risque de blessures trop larges : un foret trop gros laisse un trou béant, difficile à combler correctement. Le greffon ne prendra pas, et la plaie cicatrisera lentement, ouvrant la porte aux champignons.
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Échauffement du bois : un perçage trop rapide, avec un foret émoussé, peut chauffer le bois et altérer les tissus vivants. Travaillez calmement, sans forcer.
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Entrée d’eau et de pourriture : si l’étanchéité autour du greffon est mal faite, l’eau peut s’infiltrer dans le trou, stagner et provoquer des pourritures internes.
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Greffons desséchés : le figuier, dans l’air sec ou au soleil, déshydrate vite les tissus exposés. Il est crucial de protéger les points de greffe et d’éviter une exposition brûlante les premières semaines.
Quelques gestes de prudence, presque rituels, s’imposent :
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Désinfecter forets et couteaux avant usage.
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Éviter de greffer sous une pluie persistante ou en période de gel.
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Surveiller régulièrement les points de greffe : mastic intact, absence de suintements suspects, greffons toujours fermement en place.
Si un greffon meurt ou se dessèche, ne laissez pas le trou à nu. Coupez-le proprement au ras de l’écorce et mastiquez cette ancienne entrée.
Soins après la greffe : accompagner la soudure
Une greffe réussie ne s’arrête pas au dernier coup de couteau ou de perceuse. Elle se poursuit, silencieuse, dans la lenteur de la sève et la vigilance du jardinier.
Après l’opération, accordez à votre figuier :
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Une hydratation régulière (sans excès) : un sol uniformément frais aide l’arbre à émettre de nouveaux tissus au point de greffe.
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Une protection contre les brûlures solaires : si le tronc est très exposé, une ombrière légère ou un badigeon de chaux diluée sur le tronc pourra limiter les échauffements.
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Une surveillance des rejets : le porte-greffe tentera parfois de produire de nouvelles pousses en-dessous de la greffe. Il faudra les éliminer progressivement, pour que l’énergie se concentre sur les greffons.
Lorsque les greffons auront bien démarré, que leurs nouvelles branches commenceront à s’allonger, vous pourrez alléger progressivement les ligatures et vérifier que le mastic ne gêne pas le gonflement des tissus. Au bout d’une saison ou deux, la zone de greffe sera comme soudée, cicatrice discrète sur le tronc, à peine visible sous l’écorce épaissie.
Quelques cas pratiques et retours d’expérience
Certains jardiniers utilisent la greffe à la perceuse sur figuier pour des situations très concrètes :
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Rajeunir un vieux figuier peu productif : sur un arbre aux ramures fatiguées, la greffe de variétés plus fructifères permet de lui offrir une seconde vie, sans déraciner ce témoin du temps.
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Créer un figuier « multi-variétés » : en greffant différentes variétés (précoce, tardive, à peau violette, à peau verte) sur un même porte-greffe robuste, on obtient un arbre aux récoltes étalées et aux fruits variés.
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Adapter un figuier méditerranéen à un climat plus rude : un figuier ancien, bien acclimaté au froid, peut recevoir des greffons d’une variété plus fragile mais savoureuse. La rusticité du porte-greffe aide à la survie de l’ensemble.
Les retours convergent sur quelques points : la réussite est meilleure lorsque les greffons sont bien frais, la période de greffe légèrement tardive (lorsque la sève monte) et le serrage parfaitement ajusté. Là où l’on improvise, l’échec est plus fréquent ; là où chaque coupe est pensée, la soudure devient presque inévitable.
Questions fréquentes autour de la greffe de figuier à la perceuse
Peut-on utiliser cette technique sur un jeune figuier ?
C’est possible, mais peu pertinent. La greffe à la perceuse se montre surtout intéressante sur des troncs et charpentières déjà bien développés. Sur un jeune sujet, des greffes plus classiques (fente, anglaise) sont généralement mieux adaptées.
Combien de greffons peut-on insérer sur un même tronc ?
Tout dépend du diamètre. Sur une charpentière de 8 à 10 cm, 2 à 4 greffons bien espacés peuvent être installés. L’arbre doit pouvoir alimenter chaque point de greffe sans s’épuiser.
La greffe à la perceuse affaiblit-elle durablement le figuier ?
Si les trous sont modérés en nombre et bien cicatrisés, l’arbre les intègre progressivement dans son architecture. C’est un traumatisme, certes, mais pas plus violent qu’une grosse taille mal conduite. L’essentiel est de ne pas surcharger un arbre déjà affaibli.
La technique est-elle réservée au figuier ?
Non, d’autres fruitiers s’y prêtent (notamment certains à bois dur, comme le noyer ou le châtaignier). Mais le figuier, avec sa vigueur et sa capacité de cicatrisation, pardonne plus volontiers les maladresses du débutant.
Un dernier mot au pied du tronc
Greffer un figuier à la perceuse, c’est accepter un paradoxe : utiliser un outil de chantier pour accomplir un acte d’intimité végétale. Dans le bourdonnement bref du moteur, dans la résistance feutrée du bois sous le foret, puis dans le silence qui suit, se joue pourtant quelque chose de très simple : l’envie de continuer une histoire, d’en changer le timbre sans arracher ses racines.
Si vous vous laissez tenter par cette technique, faites-le comme on s’adresse à un arbre que l’on respecte : avec méthode, patience et une pointe de curiosité. Le figuier, lui, répondra à sa manière, en vous offrant, quelques saisons plus tard, ces fruits lourds et tièdes qui ont le parfum tranquille des gestes bien accomplis.