Au fond des vergers anciens, il est un arbre discret qui, bien souvent, ne goûte jamais lui-même au privilège de porter des fruits à son nom. C’est le cognassier, ce tronc modeste qui accepte, avec une patience presque monastique, de porter sur ses épaules la destinée des poiriers. Dans l’ombre des haies, il est le serviteur silencieux des greffeurs, le socle sur lequel se hissent les variétés de poires que nous aimons.
Comprendre le cognassier comme porte-greffe, c’est entrer dans l’alchimie intime qui unit racines et ramures. C’est accepter l’idée qu’un poirier n’est pas seulement un poirier, mais le résultat d’un mariage souterrain, d’une alliance technique et presque mystique. Quel cognassier choisir, quelles poires lui confier, et par quelles techniques les unir sans les blesser ? Entrons, pas à pas, dans ce compagnonnage végétal.
Pourquoi choisir le cognassier comme porte-greffe du poirier ?
Le cognassier (Cydonia oblonga) se distingue par une caractéristique majeure : il tempère la vigueur du poirier. Là où le poirier franc s’élance avec fougue, poussant haut, large, et exigeant espace et patience, le cognassier invite à la mesure et à la proximité.
Greffer un poirier sur cognassier permet notamment :
-
Une réduction de vigueur : l’arbre reste plus compact, adapté aux petits jardins, aux formes palissées, aux cordons, aux U, aux double U… On ne bâtit pas un mur de poiriers avec un porte-greffe trop fougueux ; le cognassier, lui, accepte la contrainte du fil de fer.
-
Une mise à fruit plus rapide : la sagesse du cognassier presse doucement le poirier d’entrer plus tôt en production. Là où un poirier franc pourrait jouer les adolescents prolongés, sur cognassier il se met au travail plus vite, offrant des poires en quelques années seulement.
-
Une gestion plus facile de la taille : moins de bois à contenir, moins d’échelles à hisser. Pour le jardinier amateur, c’est une promesse de gestes plus simples, de ciseaux plutôt que de tronçonneuse.
-
Une meilleure adaptation aux formes fruitières fines : espaliers, palmettes, éventails… Le cognassier est le complice idéal des murs exposés plein sud, où le poirier, guidé, dessine de délicats motifs sur la pierre.
En échange, le cognassier demande un peu d’attention : un sol pas trop calcaire, ni trop sec, ni trop asphyxiant, et une protection relative contre les grands froids dans les régions les plus rudes. Mais pour qui sait choisir son terrain, la récompense est généreuse.
Compatibilité entre cognassiers et variétés de poiriers
Comme dans tout mariage, il y a des affinités évidentes, des unions possibles mais délicates, et quelques refus catégoriques. Tous les poiriers ne s’entendent pas de la même façon avec le cognassier.
On distingue généralement :
-
Les variétés bien compatibles : elles s’unissent directement sur cognassier, sans intermédiaire, et vivent ensemble longuement et harmonieusement. Parmi elles, on trouve souvent :
-
‘Conférence’
-
‘Doyenné du Comice’ (souvent bien compatible, mais parfois améliorée par un inter-greffe)
-
‘Beurré Hardy’ (compatibilité généralement bonne selon les souches)
-
‘Williams’ (ou ‘Bon Chrétien Williams’), dans de nombreux terroirs
-
-
Les variétés partiellement compatibles ou à la compatibilité incertaine : l’arbre pousse, mais l’union peut s’affaiblir avec le temps, se manifestant par un étranglement au point de greffe, un dépérissement lent, une productivité capricieuse.
-
Les variétés mal ou non compatibles : le rejet est rapide ou l’arbre ne se développe presque pas. Parmi les variétés plus délicates, on cite souvent :
-
‘Curé’
-
‘Passe-Crassane’
-
‘Saint-Jean’
-
Certaines anciennes variétés locales, aux lignées mal connues
-
Pour ces dernières, les anciens avaient une solution élégante : le greffage avec intermédiaire, ou inter-greffe. On greffait d’abord sur cognassier une variété de poirier bien compatible (par exemple ‘Beurré Hardy’), puis on greffait, sur cette première greffe, la variété difficile (par exemple ‘Passe-Crassane’). Le cognassier ne supportait pas la variété fragile, mais acceptait volontiers la variété intermédiaire, qui elle-même dialoguait sans heurt avec la variété finale.
C’est ainsi que naissent les arbres « à deux âmes » : racines de cognassier, tronc de poirier intermédiaire, cime d’une poire précieuse. Un compromis botanique, presque une diplomatie végétale.
Les principaux types de cognassier porte-greffe
Derrière le simple mot « cognassier » se cache en réalité un petit peuple, aux caractères bien distincts. En pépinière, on rencontre le plus souvent des porte-greffes sélectionnés et nommés :
-
Cognassier BA 29 : l’un des plus connus. Vigueur moyenne à forte pour un cognassier, bonne adaptabilité, bon comportement dans de nombreux sols (mais toujours avec une certaine limite sur les sols très calcaires). Idéal pour les formes libres, les quenouilles un peu vigoureuses, certains demi-tiges.
-
Cognassier MC (ou MA, ou autres clones de vigueur plus faible) : plus nanifiant, il donne des arbres plus petits, hâtifs à produire, parfaits pour les petits jardins et les formes palissées où chaque mètre carré compte.
-
Sydo et autres variétés modernes : sélectionnés pour leur résistance accrue au feu bactérien ou au calcaire, ou pour une meilleure homogénéité de vigueur. Ce sont de jeunes lignées, encore en observation dans de nombreux vergers.
Le choix du porte-greffe dépend :
-
de la surface disponible (mur de quelques mètres ou verger plus large),
-
du type de forme fruitière souhaitée (palmette, gobelet, fuseau, cordon),
-
de la nature du sol (profond, filtrant, argileux, calcaire),
-
du climat (hivers rigoureux ou atlantiques plus doux).
Dans un petit jardin citadin, un cognassier de faible vigueur, greffé avec une variété bien compatible, permettra d’obtenir une palmette facile à contenir, dont chaque branche frôle la main lorsque l’on passe. Dans une campagne plus vaste, un BA 29 offrira un compromis entre robustesse, volume et production régulière.
Limites et exigences du cognassier porte-greffe
Si le cognassier est un excellent serviteur, il n’est pas un esclave docile à toute épreuve. Il a ses préférences, ses fragilités.
-
Sensibilité au calcaire : dans les sols très calcaires, les cognassiers peuvent souffrir de chlorose, ce jaunissement des feuilles qui trahit un manque de fer assimilable. Les poires y peinent, les pousses se raccourcissent, l’arbre se fatigue.
-
Sensibilité relative au froid : dans les régions aux hivers très rigoureux, certains clones de cognassier peuvent souffrir davantage qu’un poirier franc. Le gel profond, surtout en sol humide et lourd, peut endommager racines et collet.
-
Affinité imparfaite avec certaines variétés : comme nous l’avons vu, l’arbre peut dépérir après quelques années, ou rester chétif, si la compatibilité n’est pas bonne.
-
Exigence d’un sol suffisamment fertile et profond : le cognassier n’aime pas les terres trop maigres et sèches où la sécheresse estivale le rabougri. Il préfère les terres fraîches, bien drainées mais non desséchantes.
Avant de se précipiter sur un cognassier en pépinière, il vaut donc la peine d’observer son sol, de questionner le voisinage, d’examiner les haies : quels arbres réussissent ici, lesquels dépérissent ? Les racines parlent, quand on sait lire les signes.
Quand et comment greffer le poirier sur cognassier ?
Greffer, c’est un peu comme saisir, au bon moment, la main tendue entre deux êtres végétaux. Ni trop tôt (quand la sève dort encore), ni trop tard (quand la verdeur est trop avancée). Sur cognassier, plusieurs techniques s’offrent à nous.
Greffage de printemps : à bois (greffe de rameaux)
Les greffes de rameaux se pratiquent généralement en fin d’hiver ou tout début de printemps, lorsque la sève commence à s’éveiller dans le porte-greffe, mais que les greffons sont encore en repos relatif.
Parmi les techniques les plus utilisées :
-
Greffe en fente : adaptée aux porte-greffes un peu gros, ou aux sujets déjà installés qu’on souhaite « reformer ». On coupe franchement le cognassier, puis on ouvre une fente verticale dans laquelle on insère un ou deux greffons taillés en biseau. Simple, robuste, idéale pour le débutant qui accepte de faire une coupe nette et franche.
-
Greffe anglaise simple ou compliquée : plus délicate, mais d’une élégance anatomique presque parfaite, lorsque porte-greffe et greffon ont des diamètres proches. Le contact cambial est maximal, les reprises sont souvent très bonnes.
-
Greffe en incrustation : sur un tronc ou une branche déjà formée, on vient encastrer le greffon comme une petite pièce de bois dans un logement taillé précisément. Idéale pour changer de variété un arbre déjà existant.
Le secret, dans tous les cas, reste la précision du contact cambial, cette fine couche vivante sous l’écorce. C’est là que se joue le dialogue entre cognassier et poirier. Un bon ligaturage, un masticage des plaies majeures, et une protection minimale contre le soleil brûlant ou les vents desséchants complètent le geste.
Greffage d’été : à œil (écussonnage)
Quand l’été s’avance et que la sève coule avec assurance, l’écorce glisse sur le bois avec la souplesse d’un gant que l’on retire. C’est le moment de la greffe en écusson, dite aussi « à œil dormant » (en fin d’été) ou « à œil poussant » (plus tôt dans la saison, selon le climat).
Le principe :
-
sur le porte-greffe de cognassier, on incise l’écorce en forme de T (ou en écusson),
-
on prélève sur la variété de poirier un petit morceau d’écorce portant un œil (bourgeon) bien formé, avec un fin voile de bois ou non selon la technique,
-
on insère cet écusson sous l’écorce du cognassier, en assurant un contact intimiste,
-
on ligature sans étouffer, en laissant l’œil apparent.
L’œil, ainsi greffé, reste généralement dormant durant l’hiver, puis se réveille au printemps suivant. On rabat alors la partie supérieure du porte-greffe pour donner toute la sève à ce nouvel œil, qui devient la future tige du poirier.
Cette technique, très utilisée en pépinière, a l’élégance d’un geste discret : presque aucune grande plaie, peu de bois sacrifié, et la promesse d’un arbre finement articulé.
Quelques précautions pour une union durable
Une bonne compatibilité botanique ne suffit pas ; il faut encore choyer les jeunes mariés. Quelques attentions simples améliorent sensiblement la longévité et la santé du couple cognassier–poirier :
-
Surveiller le point de greffe : au fil des années, assurez-vous qu’aucun étranglement ne se forme, qu’aucune boursouflure suspecte, signe d’incompatibilité, ne se développe. Un léger déséquilibre peut parfois être compensé par une taille adaptée.
-
Limiter les gourmands du porte-greffe : tout rejet de cognassier sous le point de greffe doit être supprimé, sous peine de voir le porte-greffe reprendre le dessus, au détriment du poirier.
-
Veiller à l’ancrage : les cognassiers, surtout avec des variétés très productives, peuvent être un peu moins bien ancrés qu’un poirier franc très vigoureux. Un tuteurage léger au début de vie de l’arbre, ou un haubanage discret pour les formes palissées, prévient les accidents de tempête.
-
Adapter la taille à la vigueur réduite : inutile de tailler un poirier sur cognassier comme un franc : on prendrait le risque de l’épuiser. Mieux vaut privilégier une taille douce, en gardant suffisamment de bois à fruits et en évitant les amputations brutales.
Pour qui, pour où, pour quoi : le cognassier en pratique
À qui s’adresse vraiment le cognassier comme porte-greffe ? À tout jardinier qui souhaite apprivoiser le poirier sans céder tout son espace à un seul arbre, à celui qui rêve de palmettes alignées le long d’un mur chaud, au passionné d’anciennes variétés voulant les réunir sur un petit verger ordonné.
Dans un petit jardin urbain, un poirier sur cognassier, bien choisi, bien palissé, peut offrir chaque automne un panier de fruits impeccables, à portée de main. Dans un verger familial, il permet de multiplier les variétés : quelques arbres sur cognassier pour les formes basses et accessibles, et éventuellement quelques francs de poirier pour les grands sujets de campagne.
Pour les terres très calcaires ou les climats très froids, on pourra parfois préférer un porte-greffe de poirier franc ou des sélections plus tolérantes, quitte à renoncer à une partie des avantages du cognassier. Rien n’empêche, d’ailleurs, de marier les deux types de porte-greffes dans un même verger, comme on mêle dans une bibliothèque les livres de poche et les grands in-folio.
Au bout du compte, choisir le cognassier, c’est privilégier la proximité : proximité de l’homme avec l’arbre (qu’on peut tailler sans échelle), proximité du regard avec le fruit (qu’on observe, saison après saison), proximité entre le geste du greffeur et la réponse du végétal. Un poirier sur cognassier ne domine pas le paysage, il s’y glisse avec modestie, comme un confident que l’on visite souvent.
Et lorsque, un matin de septembre, vous cueillerez une poire dorée sur un arbre dont les racines sont celles d’un autre, peut-être sentirez-vous, sous la peau du fruit, ce murmure profond : celui d’un cognassier qui, sans jamais porter ses propres coings, a choisi d’offrir au monde la douceur d’une poire.