Il est des gestes de greffe qui ressemblent à des promesses murmurées à un tronc vieilli. La greffe en couronne fait partie de ceux-là. On l’offre souvent aux arbres fatigués, aux vergers à régénérer, aux troncs que l’on croit condamnés et qui, pourtant, cachent encore sous leur écorce une sève prête à se mettre au service d’une nouvelle histoire. Sous la main patiente du jardinier, la couronne d’un vieux sujet se transforme alors en berceau d’un autre, sans arracher, sans renier le passé.
Qu’est-ce que la greffe en couronne ?
La greffe en couronne consiste à insérer plusieurs greffons tout autour d’un tronc ou d’une grosse branche, entre le bois et l’écorce, comme les rayons d’une roue. Le porte-greffe est déjà en place, souvent âgé, bien enraciné, mais sa partie aérienne ne convient plus : variété obsolète, arbre abîmé, branches cassées ou mal formées. On conserve alors ce système racinaire précieux, et l’on rebat tout l’arbuste ou l’arbre avec de nouveaux greffons.
On parle de « couronne » parce que les greffons, disposés tout autour de la section coupée, forment peu à peu une véritable couronne de jeunes rameaux, appelés à reconstruire la ramure. Le cambium du porte-greffe – cette mince couche vivante juste sous l’écorce – se met en contact étroit avec celui des greffons, et la soudure commence, doucement, au rythme des montées de sève.
Quand choisir la greffe en couronne ?
La greffe en couronne n’est pas une greffe de débutant pressé. Elle exige d’écouter le calendrier secret de l’arbre, d’observer la danse de sa sève. On la pratique au moment précis où l’écorce « se décolle », c’est-à-dire lorsque la sève est montée et que l’on peut insérer une lame fine entre l’écorce et le bois sans résistance.
Dans la plupart de nos régions tempérées, cela correspond au début du printemps, souvent entre fin mars et fin avril, selon l’espèce et le climat. La règle intime est la suivante :
- Le porte-greffe doit être en pleine montée de sève, écorce prête à se soulever.
- Les greffons, eux, doivent être encore au repos relatif, ou tout juste prêts à démarrer.
On choisira donc ce type de greffe :
- Pour changer de variété sur un arbre déjà installé (restructuration d’un verger, passage à des variétés plus résistantes ou plus savoureuses).
- Pour « ressusciter » un tronc abîmé, coupé après gel, tempête ou maladie localisée sur la ramure.
- Pour éviter d’arracher un vieil arbre au bon enracinement, sur un sol difficile à travailler.
À l’inverse, si votre porte-greffe est jeune, au diamètre d’un crayon ou d’un doigt, d’autres techniques – en fente, en incrustation, en anglaise compliquée – seront plus adaptées. La greffe en couronne est, par essence, une greffe de troncs robustes et de branches déjà formées.
Sur quelles essences la greffe en couronne réussit-elle le mieux ?
Toutes les essences ne se prêtent pas avec la même docilité à la greffe en couronne. Certaines ouvrent leur écorce comme on entrouvre une porte à un ami, d’autres restent closes, fibreuses, peu accueillantes. Dans les vergers traditionnels, cette greffe est particulièrement utilisée sur :
- Pommier : l’un des plus faciles. L’écorce se décolle bien, la soudure est généralement franche, la tolérance entre variétés est large.
- Poirier : proche du pommier dans son comportement, parfois un peu plus délicat sur porte-greffes très vigoureux, mais très propice à la greffe en couronne sur vieux troncs.
- Prunier : bonne compatibilité entre nombreuses variétés de prunus, notamment les prunes domestiques. Attention toutefois au risque de gomme, cette résine ambrée que l’arbre exsude en cas de blessure mal soignée.
- Merisier / cerisier : possible, mais plus délicat. La coupe doit être nette, les plaies bien protégées, et le moment parfaitement choisi, sous peine de coulures de gomme et de dessèchement des greffons.
- Cognassier : bien adapté pour regreffer un tronc existant en différentes variétés de poires compatibles sur cognassier.
En dehors des fruitiers à pépins et à noyaux, la greffe en couronne se tente aussi sur certaines essences ornementales, comme le tilleul ou l’érable, pour transformer la cime sans toucher au système racinaire bien installé. Mais plus on s’éloigne des fruitiers classiques, plus il importe de se renseigner sur les compatibilités botaniques précises.
Préparer le porte-greffe : offrir une base saine
Un vieux tronc n’est pas forcément un tronc condamné. Il faut l’observer, l’interroger du regard : l’écorce est-elle saine ? Y a-t-il des nécroses, des chancres, des zones de bois mort profond ? La greffe en couronne ne donnera sa pleine mesure que sur un sujet dont la base reste vigoureuse.
Avant toute chose :
- Sélectionnez la hauteur de coupe : on rebâtit souvent la ramure à 60–120 cm du sol pour un futur arbre de plein vent, plus bas pour des formes basses ou des tiges malmenées par le vent.
- Effectuez une coupe nette : à la scie bien affûtée, puis au couteau ou au greffoir pour lisser la surface. Une coupe rugueuse est une porte ouverte aux maladies et complique l’adhérence de l’écorce.
- Supprimez le bois mort : si une partie du tronc est très abîmée, gardez-vous d’y placer des greffons. Limitez-vous aux zones où le cambium est vivant, vert, bien humide à la coupe.
Juste après la coupe, l’arbre se trouve comme à découvert, toutes ses fibres exposées à l’air. C’est le moment, sans tarder, d’y insérer les greffons, avant que le soleil, le vent ou une pluie froide ne viennent dessécher les tissus.
Préparer les greffons : capturer l’hiver dans un rameau
Le secret d’une greffe en couronne réussie réside aussi dans la qualité des greffons. Ceux-ci doivent avoir été prélevés pendant le repos végétatif, au cœur de l’hiver : la sève calme, les bourgeons fermés, le bois bien mûr.
Choisissez :
- Des rameaux d’un an, bien aoûtés, ni trop frêles, ni trop vigoureux.
- Portant 3 à 5 beaux bourgeons, pas de bois malade ni de traces de chancres.
- Sur un arbre-mère sain, productif, dont les qualités (saveur, résistance, vigueur) sont avérées.
Après la coupe hivernale, conservez ces greffons en jauge (enterrés dans du sable humide à l’ombre) ou au frais, dans un sac légèrement humide, au bas du réfrigérateur. Le but est de les maintenir en dormance, comme si l’hiver n’avait pas tout à fait quitté leur bois, pendant que le tronc, lui, se réveille au printemps.
Le jour de la greffe, sortez-les au dernier moment pour éviter tout dessèchement, et retaillez légèrement leurs extrémités pour présenter des tissus bien frais.
La technique pas à pas : dessiner une nouvelle couronne
Vient alors le moment du geste, celui où le tronc nu se prépare à recevoir sa parure de greffons. Imaginez-vous au pied de l’arbre, couteau en main, comme un sculpteur devant un bois ancien.
1. Préparer la coupe principale
- La surface doit être propre, bien plane, légèrement en pente pour éviter la stagnation de l’eau de pluie.
- Éliminez les éclats et bavures de scie au greffoir.
2. Pratiquer les incisions dans l’écorce
- Sur le pourtour du tronc, pratiquez des entailles verticales de 3 à 5 cm de hauteur, en partant du bord de la coupe vers le bas, dans l’écorce uniquement.
- Avec la lame du greffoir, décollez très délicatement l’écorce de chaque côté de la fente : une petite « poche » se forme entre l’écorce et le bois.
- Espacer ces incisions régulièrement, tous les 4–6 cm environ, en fonction du diamètre. Sur un gros tronc, on peut placer 6, 8 voire 10 greffons.
3. Tailler les greffons
- Sur la base du greffon, réalisez une longue coupe en biseau, de 3 à 4 cm, bien plane, d’un seul geste si possible.
- Cette coupe devra venir s’appliquer parfaitement contre le bois du tronc, sous l’écorce soulevée.
- Conservez 2 à 4 bourgeons sur la partie supérieure du greffon, en éliminant l’excédent si le rameau est très long.
4. Insérer les greffons sous l’écorce
- Glissez la partie taillée du greffon entre le bois et l’écorce, biseau vers l’intérieur, de manière que le bord du biseau affleure tout juste sur le rebord de la coupe principale.
- Le cambium du greffon doit venir au contact du cambium du porte-greffe : c’est là que se tisse la future soudure.
- Veillez à ce que le greffon soit bien vertical, ou légèrement incliné vers l’extérieur, et que les bourgeons regardent la lumière.
5. Fixer et protéger la greffe
- Ligaturez, si nécessaire, avec du raphia ou un ruban élastique pour que l’écorce referme bien son étreinte sur le greffon.
- Recouvrez la coupe principale et les points d’insertion avec un mastic à greffer ou une cire protectrice, de façon généreuse, en évitant de recouvrir les bourgeons.
- La moindre fente non mastiquée est une invitation aux champignons, aux dessèchements, à toutes les adversités invisibles qui rodent dans l’air.
Les erreurs fréquentes qui mènent à l’échec
La nature est indulgente, mais la greffe l’est un peu moins. Certaines fautes reviennent, saison après saison, comme des leçons têtues.
- Greffer trop tôt ou trop tard : si l’écorce ne se décolle pas bien, vous arrachez plus que vous ne soulevez. Si au contraire l’arbre a déjà lancé pleinement sa végétation, la pression de sève peut faire suinter la coupe et décoller les greffons.
- Utiliser des greffons desséchés : un greffon rabougri, flétri, est déjà à moitié mort. Au moment du prélèvement, la vigueur se joue à l’œil nu : bois dense, écorce tendue, bourgeons fermes.
- Mauvais contact cambial : si les biseaux ne sont pas nets, si le greffon flotte dans sa poche sous l’écorce, la soudure ne se fera pas. La précision du geste vaut plus que la force.
- Protection insuffisante : une coupe large laissée à nu est une plaie béante. Sans mastic, le dessèchement et les infections sont presque assurés.
- Trop de greffons sur un sujet fatigué : sur un vieux tronc mal en point, mieux vaut quelques greffons bien alimentés qu’une multitude que l’arbre ne pourra nourrir.
Soins après la greffe : accompagner la reprise
Les semaines qui suivent sont celles de l’attente. On guette le léger gonflement des bourgeons, la première pointe de vert qui perce la brune écorce du greffon. Mais l’ouvrage ne s’arrête pas au jour de la greffe.
Surveillez :
- La dessiccation : si le soleil tape fort sur la coupe, un ombrage temporaire peut être utile, notamment dans les régions très sèches.
- Les rejets du porte-greffe : de nombreux gourmands vont surgir sous la zone greffée. Il faut les supprimer régulièrement pour que la sève se dirige vers les greffons.
- La ligature : au bout de quelques mois, retirez les liens trop serrés qui pourraient étrangler les jeunes tissus.
Lorsque les greffons ont bien repris, se lance un travail de plusieurs années : accompagner la formation d’une nouvelle charpente, équilibrer les branches issues de chaque greffon, supprimer les doublons. L’arbre, à travers ces gestes répétés, apprend à porter sa nouvelle couronne sans se briser sous le poids de sa vigueur retrouvée.
Pourquoi cette greffe est-elle si précieuse dans un verger ?
La greffe en couronne permet de raccourcir le temps. Là où un jeune arbre mettrait dix ou quinze ans à s’enraciner profondément, à s’ancrer dans un sol parfois ingrat, un vieux tronc le fait déjà. En y greffant une nouvelle variété, on marie la patience du passé et le désir du présent.
Elle permet aussi de tester plusieurs variétés sur un même sujet : sur un vieux pommier vigoureux, vous pouvez greffer différentes pommes de table, quelques variétés à couteau, une à cuire, une à cidre. L’arbre devient alors un livre à plusieurs chapitres, un verger miniature où chaque greffon raconte une autre saison.
Et puis, il y a l’attachement. Combien de vieux arbres, plantés par un grand-parent aujourd’hui disparu, survivent ainsi, rajeunis par une greffe en couronne ? On change la variété, mais on garde l’âme du tronc, cette mémoire souterraine accumulée dans les racines qui ont connu tant d’hivers. L’arbre continue, métamorphosé, à tenir compagnie à ceux qui restent.
En guise de dernier mot au pied du tronc
La greffe en couronne n’est ni un sortilège ni un miracle, même si elle en a parfois le parfum. C’est un pacte précis entre la main de l’homme et la sève de l’arbre, un contrat de confiance signé au fil de la lame du greffoir. Respecter le moment, choisir des greffons sains, soigner la coupe, protéger la plaie : tout cela n’a rien de spectaculaire, mais tout s’additionne pour offrir une seconde vie à un arbre que l’on croyait au soir de son histoire.
Au fil des années, lorsque vous lèverez les yeux vers la ramure nouvelle née de votre greffe en couronne, peut-être sentirez-vous, comme un murmure venu du sol, la gratitude silencieuse du vieux porte-greffe. Ses racines, cachées sous l’humus, continueront à puiser pour vous le meilleur de la terre, tandis qu’au-dessus, dans la lumière, les greffons vous offriront, saison après saison, le fruit de ce fragile et puissant accord.