Il est des vignes qu’on n’ose pas arracher. Elles ont vu passer les hivers rudes, les étés poussiéreux, les vendanges rieuses et les années de doute. Leurs ceps noueux portent la mémoire du lieu, du vent, du sol. Pourtant, le cépage qu’elles portent n’est plus adapté : marché en mutation, climat qui se décale, maladies qui s’invitent… Faut-il pour autant renverser cette vieille armée de bois et de sève ?
Le surgreffage offre une autre voie : celle du rajeunissement sans déracinement, du changement sans rupture. On garde les racines, on change la voix qui chante dans les grappes.
Pourquoi surgreffer une vigne plutôt que l’arracher ?
Le surgreffage consiste à greffer un nouveau cépage sur des ceps en place, déjà implantés, plutôt que de les arracher et de replanter une jeune vigne. C’est une chirurgie de la mémoire végétale : on respecte le système racinaire, on « réoriente » seulement la partie aérienne.
Les principaux intérêts sont multiples :
- Gagner du temps : une vigne replantée met plusieurs années avant d’atteindre un plein potentiel. Avec le surgreffage, la reprise est souvent plus rapide, car le réseau racinaire est déjà puissant et développé.
- Réduire les coûts : pas de préparation lourde du sol, pas d’achats massifs de plants greffés, pas de treilles à refaire si l’architecture est conservée.
- Conserver l’ancrage du lieu : ces racines, parfois vieilles de plusieurs décennies, ont appris à dialoguer avec le sol, les mycorhizes, la pierre, l’eau profonde. Le surgreffage permet de garder cette intimité déjà éprouvée.
- Changer de cap rapidement : adapter le cépage au goût du marché, à une nouvelle charte d’appellation, ou aux dérives climatiques devenues trop marquées.
En un geste, ou plutôt en une série de gestes délicats, on transforme la vigne en un organisme nouveau, mais qui se souvient encore de ce qu’il fut.
Quand le surgreffage est-il pertinent… et quand ne l’est-il pas ?
Toutes les vignes ne sont pas de bonnes candidates. Le surgreffage n’est pas un sortilège universel, mais un art de l’opportunité.
On privilégiera le surgreffage lorsque :
- Le système racinaire est sain : pas de dépérissement massif, pas de nécroses importantes sur les troncs, pas de dégâts majeurs de pourriture du bois.
- Les ceps sont encore vigoureux : âge raisonnable (souvent moins de 30–35 ans pour un surgreffage de masse, mais certains vignobles vont au-delà si la vigueur est encore bonne).
- Le porte-greffe est adapté au sol, aux contraintes hydriques et à la pression parasitaire locale. Le surgreffage ne corrige pas un mauvais choix de porte-greffe.
- La structure de palissage peut être conservée : si l’on doit tout revoir (hauteur de fils, densité de plantation, orientation), un arrachage-replantation se discute.
On évitera le surgreffage lorsque :
- La parcelle est touchée par des maladies du bois avancées (esca, eutypiose) avec une forte proportion de ceps condamnés.
- Le porte-greffe lui-même est inadapté (problèmes de chlorose, mortalités récurrentes, asphyxie racinaire dans des sols lourds mal drainés).
- Le matériel végétal est trop hétérogène ou très vieux, avec de nombreux manquants : on risquerait de surgreffer une architecture déjà bancale.
Dans ces cas, arracher, nettoyer le sol, parfois laisser une jachère ou une culture intermédiaire, puis replanter demeure souvent plus sage. Comme avec les vieux arbres, il faut parfois savoir écouter ce que la fatigue du bois murmure.
Choisir le nouveau cépage : entre mémoire du lieu et futur du climat
Changer de cépage sur une parcelle n’est pas un simple caprice variétal. Chaque choix est une promesse faite au sol et à ceux qui boiront le vin à venir.
Quelques critères à considérer :
- Adaptation au terroir : texture du sol (argile, sable, limon, cailloux), profondeur, réserve hydrique, exposition. Un cépage gourmand en eau souffrira sur une croupe caillouteuse brûlée par le vent.
- Comportement face au réchauffement : maturité plus tardive, meilleure tenue de l’acidité, résistance aux coups de chaud. De plus en plus de vignerons surgreffent pour introduire des cépages plus tolérants aux étés extrêmes.
- Compatibilité avec le porte-greffe en place : toutes les associations ne se valent pas. Certaines combinaisons peuvent donner une vigueur excessive ou au contraire trop faible, une sensibilité accrue aux carences.
- Objectif de style : vins tranquilles, effervescents, rosés, vins de garde, vins de soif… Le cépage choisi doit dialoguer avec la destination finale du raisin.
On n’hésitera pas à s’appuyer sur l’expérience des domaines voisins, des pépiniéristes, ou des instituts techniques. Les racines, elles, sont déjà là ; il s’agit maintenant de choisir quelle voix leur donner dans le verre.
Quelle période pour surgreffer la vigne ?
La fenêtre idéale de surgreffage se niche généralement autour de la remontée de sève, lorsque la vigne s’éveille doucement.
Selon les régions, on pratique le surgreffage :
- Du débourrement au début de floraison, souvent entre avril et mai, lorsque la sève circule bien mais que la pression de chaleur et de sécheresse reste modérée.
- Sur bois bien réveillé, pas en plein sommeil hivernal : la vitalité est le moteur de la soudure entre greffon et porte-greffe.
Certains pratiquent des surgreffages plus tardifs, voire en vert, mais cela exige une grande maîtrise et une vigilance accrue sur l’arrosage, la protection contre le soleil et la gestion de la vigueur.
Le matériel : une petite trousse de chirurgien sylvestre
Un surgreffage réussi commence par un matériel impeccable et tranchant, car la qualité de la coupe conditionne la qualité de la soudure.
- Greffoir bien affûté, adapté à la greffe de fente ou à l’anglaise selon la technique choisie.
- Sécateur net et propre, pour préparer les ceps et les greffons.
- Scie à main pour recéper les troncs ou les bras lignifiés.
- Liens de greffage : raphia, liens élastiques, ruban biodégradable ou film paraffinique.
- Mastic de greffage ou pâte cicatrisante, pour protéger les zones de coupe importantes.
- Désinfectant (alcool, solution javellisée diluée) pour nettoyer régulièrement les lames entre les ceps et éviter de véhiculer des pathogènes.
L’outil, dans les vignes comme en forêt, n’est jamais neutre : il peut être messager de vie, ou de maladies silencieuses, selon le soin qu’on lui porte.
Préparer les greffons : choisir les bonnes baguettes
Les greffons sont le futur visage de la vigne. Ils doivent être choisis avec exigence :
- Bois de l’année précédente, bien aoûté, sain, charnu.
- Prélevés sur des pieds-mères sains, indemnes de virus connus et de maladies du bois.
- Diamètre proche de celui des supports sur lesquels ils seront greffés (selon la technique utilisée).
- Conservés au frais et à l’abri de la déshydratation (en fagots, dans du sable humide ou en chambre froide) jusqu’à leur utilisation.
On prépare les greffons en amont, parfois dès l’hiver, pour les avoir disponibles au moment où la parcelle sera prête à recevoir sa nouvelle identité.
Préparer les ceps : recépage et choix des points de greffe
Avant de greffer, il faut mettre à nu le bois porteur du futur greffon. On parle de recépage ou de rabattage.
Selon la conduite initiale, on peut :
- Couper le tronc au-dessus du point de greffe initial, à une hauteur décidée (par exemple 30–50 cm), pour installer une greffe de fente sur tête de cep.
- Rabattre un bras (sur cordon, Guyot, etc.) pour greffer sur ce bras plutôt que sur le tronc principal.
- Conserver quelques repousses ou coursons de secours, au cas où un greffage échouerait, afin de préserver la survie du cep.
Les coupes doivent être franches, nettes, légèrement inclinées pour l’écoulement de l’eau. On élimine le bois mort, les zones fissurées ou creusées par les champignons. Le but est d’offrir au greffon un socle sain, bien irrigué par la sève montante.
Les principales techniques de surgreffage de la vigne
Plusieurs techniques coexistent, adaptées à la taille des ceps, au diamètre du bois et à la main du greffeur.
La greffe en fente sur tête de cep
C’est l’une des techniques les plus répandues pour le surgreffage de vignes déjà implantées, notamment sur des troncs de diamètre moyen à important.
Le principe :
- On recépette le cep à la hauteur souhaitée (souvent 30 à 60 cm).
- Avec le greffoir ou un coin, on fait une fente verticale au centre du tronc, sur quelques centimètres de profondeur.
- On prépare les greffons en biseau double, de façon à ce qu’ils épousent les lèvres de la fente.
- On insère un ou deux greffons de part et d’autre, en veillant à aligner au mieux les cambiums (zone génératrice entre l’écorce et le bois) du greffon avec celui du porte-greffe.
- On ligature fermement pour maintenir le tout en pression douce mais continue.
- On applique du mastic sur la tête de cep et les zones exposées, pour limiter le dessèchement et l’entrée de pathogènes.
Cette technique permet une bonne union sur des bois un peu volumineux. Elle exige toutefois une main sûre : l’alignement du cambium est la clé du succès. Là, dans cette mince pellicule vivante, se joue l’alliance entre le vieux cep et le jeune greffon.
La greffe à l’anglaise compliquée sur bois de petit diamètre
Sur des bras plus fins, des rejets ou des parties de la charpente où le diamètre est réduit, la greffe à l’anglaise compliquée peut être utilisée.
Le principe :
- On coupe le porte-greffe et le greffon avec une section biseautée de même longueur.
- Sur chaque biseau, on réalise une petite languette (incision complémentaire) qui permettra un emboîtement précis.
- On emboîte greffon et porte-greffe de façon que les languettes s’entrecroisent, assurant une stabilité mécanique et un contact cambial optimal.
- On ligature soigneusement et on protège par un film ou un mastic léger si nécessaire.
Cette technique offre une grande surface de contact et une bonne solidité, mais demande une dextérité certaine. Elle est souvent utilisée par des greffeurs aguerris, sur des vignes conduites de manière à favoriser de nombreux points de greffe fins.
Greffe en fente sur bras et surgreffage progressif
Dans certaines parcelles, on ne souhaite pas changer tout le cep d’un coup. On peut alors pratiquer un surgreffage progressif :
- On choisit un bras ou une partie de la charpente pour y pratiquer des greffes en fente sur des tronçons de bois.
- On laisse coexister, pendant un temps, l’ancien cépage et le nouveau, en taillant peu à peu l’ancien pour renforcer le nouveau.
- On observe le comportement du nouveau cépage (vigueur, fertilité, sensibilité) avant de généraliser le changement à tout le cep.
Cette méthode prudente permet de « tester » le nouveau cépage sur place et d’ajuster sa conduite. C’est une transition douce, comme lorsque la forêt laisse entrer progressivement une nouvelle essence sous la canopée vieillissante.
Soin après greffage : protéger, guider, observer
Une fois le geste accompli, commence une autre étape, tout aussi décisive : le soin patient.
- Limiter les repousses du porte-greffe : supprimer régulièrement les gourmands et drageons qui concurrenceraient les greffons. Sinon, la sève se dilue et la greffe peine à s’imposer.
- Protéger du soleil et du vent : en cas de chaleur ou de vent sec, les jeunes pousses sont fragiles. On peut parfois ombrer légèrement, ou s’assurer d’une bonne humidité du sol.
- Éviter les charges excessives la première année : si des grappes se forment, mieux vaut souvent les éliminer pour consacrer l’énergie à la constitution d’un bois solide.
- Surveiller la ligature : la desserrer ou la retirer au bon moment pour éviter les étranglements, tout en maintenant la soudure le temps nécessaire.
- Adapter la fertilisation : le surgreffage peut parfois réveiller une vigueur importante. Un excès d’azote risque de pousser à la végétation foliaire au détriment de l’équilibre.
Les semaines suivant le surgreffage sont faites d’allers-retours réguliers dans les rangs, d’observations attentives, de petites interventions silencieuses. Le greffeur devient veilleur de flamme.
Erreurs fréquentes à éviter
Quelques faux pas reviennent souvent dans les parcelles surgreffées :
- Couper trop bas sur des ceps affaiblis, en supprimant les rares zones encore bien vascularisées.
- Aligner mal les cambiums, surtout sur des diamètres différents : même avec un greffon vigoureux, la soudure ne se fera pas bien.
- Négliger la désinfection des outils, facilitant la propagation des maladies du bois.
- Laisser trop de bois ancien en concurrence avec les greffons : les vieux bras raflent la sève au détriment des jeunes pousses.
- Greffer sur des ceps mal adaptés au sol : on change le cépage, mais on conserve un problème de fond.
Chaque erreur est une leçon consignée par le bois. D’année en année, le geste se précise, l’œil devient plus sûr, le surgreffage se fait plus harmonieux.
Surgreffage et biodiversité : changer sans appauvrir
Changer de cépage sur une parcelle n’est pas seulement un acte économique ou technique. C’est aussi une décision paysagère et écologique.
Le surgreffage permet parfois d’introduire des cépages plus rustiques, moins dépendants des traitements, plus tolérants aux stress hydriques, contribuant ainsi à réduire la pression phytosanitaire sur la parcelle. Moins de passages, moins de produits, plus de silence dans les rangs, où la faune auxiliaire retrouve sa place.
En conservant les racines en place, on maintient aussi un réseau mycorhizien déjà structuré, un monde souterrain de filaments et d’échanges qui ne se reconstruit pas en un seul printemps.
Le surgreffage est donc, potentiellement, une manière de réorienter le vignoble sans repartir d’une page blanche, en respectant le vivant déjà à l’œuvre sous la surface.
Une métamorphose plutôt qu’un arrachement
Au bout de quelques saisons, la vigne surgreffée ne porte presque plus trace visible de sa vie antérieure. Les sarments, les feuilles, les grappes, tout semble appartenir au nouveau cépage. Seule la base, noueuse, raconte encore qu’une autre histoire circulait jadis dans ces fibres lignifiées.
Le surgreffage offre ainsi au vigneron et à l’amateur de plantes une manière singulière de travailler avec le temps : on ne repart pas de zéro, on compose avec l’existant. On accepte les racines telles qu’elles sont, avec leurs lenteurs, leurs habitudes, leurs accords secrets avec la terre, et l’on propose un nouveau chant à cette respiration souterraine.
Dans les rangs silencieux d’un matin de printemps, entre les troncs fraîchement recépés et les jeunes pousses de greffons encore fragiles, on sent cette promesse flottant dans l’air : rajeunir sans déraciner, transformer sans effacer. La vigne, comme l’arbre, sait accueillir ces métamorphoses, pour peu que la main qui les conduit respecte la patience du bois et le rythme profond de la sève.