Il y a, dans le bois du cerisier, une impatience discrète. Arbre de printemps, il ne supporte guère qu’on bouscule son réveil. Mal greffé, il se ferme, sèche, se tait. Bien greffé, il offre, en quelques années à peine, ces grappes rouges qui tachent les doigts et l’enfance. Greffer un cerisier, c’est donc moins une opération technique qu’un art de choisir le bon instant, le bon geste, la bonne alliance entre deux vies ligneuses.
Quand greffer un cerisier pour qu’il accepte la greffe ?
Le cerisier est un arbre un peu susceptible : il n’aime ni le froid mordant ni les chaleurs trop appuyées au moment de la greffe. Sa sève doit se mettre en mouvement, mais pas encore s’élancer à toute vitesse.
De manière générale, on retiendra :
- Greffes de rameaux (greffe en fente, en incrustation, anglaise compliquée) : à la fin de l’hiver, du début mars à mi-avril selon les régions, au moment où les bourgeons du porte-greffe commencent juste à gonfler.
- Greffe à œil dormant (écussonnage) : en été, de mi-juillet à fin août, quand l’écorce « se décolle bien » et que la sève circule activement.
Posez-vous une seule question avant de prendre votre couteau : la sève commence-t-elle à chanter dans les vaisseaux ? Si la réponse est oui — bourgeons perlés de vert, écorce qui se soulève facilement, bois ni gelé ni brûlant — vous êtes proche du bon moment.
Évitez absolument :
- Les périodes de gelées annoncées : le froid interrompt la cicatrisation.
- Les fortes chaleurs et secousses de sécheresse : les greffons se dessèchent avant d’avoir soudé.
- Les jours de pluie persistante : porte d’entrée idéale pour les champignons et bactéries.
Pour une bonne soudure, le cerisier préfère les journées calmes, un peu douces, où l’air semble hésiter entre la fraîcheur et le tiède. Ni ardeur, ni morsure : seulement la promesse.
Choisir le bon porte-greffe pour une fructification rapide
Derrière chaque cerise hâtive se cache un porte-greffe bien choisi. C’est lui qui dicte la vigueur de l’arbre, sa taille adulte, la rapidité d’entrée en production et même la saveur parfois subtilement différente des fruits.
Pour les cerisiers, on utilise généralement :
- Prunus avium franc (merisier) :
- Très vigoureux, longue durée de vie.
- Entrée en production plus lente (5–7 ans).
- Adapté aux sols profonds, bien drainés.
- GiseIa, Colt, MaxMa et autres porte-greffes semi-nains ou contrôlés :
- Moins vigoureux mais mise à fruit plus rapide (3–4 ans).
- Arbres plus faciles à tailler et à récolter.
- Intéressants pour les petits jardins ou vergers intensifs.
- Cerisier bigarreau franc (issu de semis de variétés cultivées) :
- Compromis entre vigueur et précocité.
- Moins homogène, mais robuste.
Si votre objectif est une fructification rapide, privilégiez :
- Un porte-greffe peu à moyennement vigoureux (type Gisela, Colt).
- Un arbre déjà en place depuis 1–2 ans, bien enraciné, en bonne santé.
- Un sol ni asphyxié ni misérable : la pauvreté extrême ralentit tout.
La greffe n’est pas une baguette magique posée sur un sol ingrat. Elle amplifie un potentiel : celui des racines, de l’humus, de l’eau et de la lumière.
Préparer des greffons qui « veulent vivre »
Un bon greffon de cerisier, c’est un petit morceau de branche qui a encore en mémoire le printemps à venir. Pour cela, il faut le prélever au moment opportun et le conserver sans l’épuiser.
Prélevement des greffons :
- Prévoyez votre récolte de rameaux en pleine dormance, entre décembre et février, hors période de gel sévère.
- Choisissez des rameaux de l’année (bois de 1 an), bien aoûtés, de l’épaisseur d’un crayon ou un peu moins.
- Préférez un arbre déjà productif : il transmettra sa hâte à fructifier.
Conservation des greffons jusqu’à la greffe :
- Coupez des segments de 20–30 cm avec 3 à 5 yeux bien formés.
- Étiquetez soigneusement la variété (l’oubli est fréquent, la déception aussi).
- Enveloppez-les dans un chiffon légèrement humide, ou dans du papier essuie-tout mouillé puis essoré.
- Placez-les dans un sac plastique perforé au réfrigérateur (4–6 °C), ou en jauge dans du sable humide à l’extérieur, à l’abri du soleil.
Un bon greffon est ferme, souple, non flétri. Quand on en entaille l’écorce, le vert du cambium doit apparaître net, sans brunissure.
Choisir la bonne technique de greffe pour le cerisier
Le cerisier n’est pas le plus complaisant des fruitiers. Certaines greffes qui réussissent aisément sur le pommier deviennent plus capricieuses sur lui. Voici les plus utilisées pour obtenir une bonne soudure.
La greffe en fente sur cerisier (fin d’hiver)
Adaptée aux jeunes porte-greffes de 1 à 4 cm de diamètre, la greffe en fente est l’une des plus sûres pour le cerisier, à condition d’être nette et rapide.
Étapes principales :
- Taille du porte-greffe :
- Coupez le tronc ou la branche à greffer de manière franche et nette.
- Pratiquez une fente verticale bien au milieu, sur 3 à 4 cm de profondeur.
- Préparation du greffon :
- Gardez 2 à 3 yeux sur chaque greffon.
- Taillez une longue biseau de chaque côté de la base, de façon à former une sorte de cale fine et symétrique.
- Assemblage :
- Insérez délicatement le greffon dans la fente.
- Alignez surtout un côté du cambium (le fin liseré vert sous l’écorce) : il vaut mieux un bord parfaitement ajusté que deux mal cadrés.
- Ligature et protection :
- Serrez avec un lien élastique ou du raphia.
- Recouvrez généreusement la section exposée et la fente de mastic à greffer pour éviter le dessèchement.
Pour le cerisier, la rapidité est cruciale : plus le bois reste à nu, plus il s’oxyde et perd en capacité de soudure. Préparez votre matériel avant même de donner le premier coup de scie.
La greffe anglaise compliquée (sur jeunes sujets)
Sur de jeunes porte-greffes et greffons de même diamètre (comme deux crayons jumeaux), la greffe anglaise compliquée assure une grande surface de contact cambial et donc une belle soudure.
Principe :
- Sur le porte-greffe et le greffon :
- Pratiquez un long biseau d’environ 3 fois le diamètre du bois.
- Au milieu du biseau, faites une petite entaille (la « languette ») qui permettra d’emboîter les deux pièces.
- Emboîtez greffon et porte-greffe, languette contre languette, jusqu’à ce que les biseaux coïncident presque totalement d’un côté.
- Ligaturez fermement, mastic sur la partie supérieure si nécessaire.
Cette greffe est délicate mais sur le cerisier elle paie bien : solidité mécanique et cicatrisation rapide, deux atouts pour résister au vent et aux caprices de la météo printanière.
La greffe à l’écusson (en été, pour œil dormant)
Quand la chaleur assouplit l’écorce et que le cerisier chante à plein flux de sève, la greffe à l’écusson (ou en T) permet d’insérer un unique bourgeon dans le porte-greffe. Il ne poussera que l’année suivante : c’est une greffe dite « à œil dormant ».
Étapes essentielles :
- Sur le porte-greffe (tronc ou branche lisse) :
- Faites une incision en forme de T : une coupe horizontale de 1 cm, puis une verticale de 2–3 cm.
- Avec la pointe du couteau, décollez délicatement les lèvres de l’écorce.
- Sur le rameau de la variété à greffer :
- Prélevez un œil avec un petit bouclier d’écorce, en glissant le couteau sous l’écorce sur 2–3 cm.
- Retirez, si nécessaire, l’excès de bois sous le bouclier, en laissant seulement une fine couche.
- Insertion :
- Glissez l’écusson sous l’écorce soulevée, jusqu’à ce qu’il se cale bien dans le T.
- Ligature :
- Enroulez un lien souple autour du T pour maintenir l’écusson plaqué, en laissant le bourgeon lui-même libre.
Cette greffe est discrète, presque secrète : rien ne semble changé, sauf ce petit œil qui hivernera avant de s’élancer au printemps suivant en un nouveau cerisier fidèle à sa variété.
Les clés d’une bonne soudure sur cerisier
La réussite d’une greffe n’est pas un miracle : c’est la somme de quelques exigences auxquelles on consent sans paresse.
Un outil irréprochable :
- Couteau bien affûté, capable de couper sans écraser.
- Lame propre, désinfectée (alcool, flamme rapide) pour limiter les infections.
- Coupe nette, sans fibres déchirées ni biseaux rugueux.
Alignement du cambium :
- Le cambium, cette fine couche verte juste sous l’écorce, est l’atelier de soudure.
- Si porte-greffe et greffon n’ont pas le même diamètre, alignez au moins un côté parfaitement.
- Évitez de manipuler trop longuement les surfaces de coupe : la simple chaleur de la main peut commencer à les dessécher.
Protection contre le dessèchement :
- Mastic à greffer sur toutes les grandes plaies, surtout sur cerisier qui « pleure » facilement.
- Ligatures suffisamment serrées pour empêcher l’air de circuler entre les deux bois.
- En cas de vent fort ou de soleil brûlant, prévoir un léger ombrage temporaire.
Gestion de la vigueur après la greffe :
- Éliminez progressivement les rejets du porte-greffe qui concurrencent le greffon en sève.
- Surveillez la ligature : desserrez ou remplacez-la si elle commence à étrangler le jeune point de greffe.
- Une fois le greffon bien parti, tuteurez si besoin pour éviter qu’un coup de vent ne brise la jonction encore fragile.
Pour le cerisier, espèce sujette aux gommoses (écoulements de résine), la propreté des coupes et leur protection sont essentielles. Une plaie mal protégée devient vite une porte pour les champignons qui saboteront la soudure.
Accélérer la mise à fruit : ce qui compte vraiment
Greffer pour récolter plus vite : c’est la promesse, mais encore faut-il la tenir. La rapidité de fructification d’un cerisier greffé dépend de plusieurs leviers que vous pouvez actionner.
Choisir des greffons « adultes » :
- Prélevez vos greffons sur un arbre déjà en pleine production, pas sur un très jeune sujet.
- Un greffon issu d’un rameau qui sait déjà porter des fleurs a tendance à remettre cela plus tôt.
Adapter le porte-greffe :
- Les porte-greffes trop vigoureux (merisier franc) allongent la phase juvénile.
- Les porte-greffes à vigueur modérée incitent l’arbre à passer plus vite en mode fructification plutôt qu’en mode croissance infinie des branches.
Taille de formation maîtrisée :
- Les premières années, formez un squelette d’arbres équilibré : 3 à 4 charpentières bien réparties.
- Évitez les tailles trop sévères qui forcent l’arbre à repousser du bois au détriment des fleurs.
- Privilégiez les tailles légères, les courbages de branches (les mettre plus horizontales) pour encourager la mise à fruit.
Gestion de la fertilisation :
- Un excès d’azote (fumier frais, engrais trop riches) pousse l’arbre à « faire du bois » et retarde la fructification.
- Préférez des apports modérés, bien compostés, et un paillage qui nourrit lentement.
- Un cerisier un peu « raisonnable » de vigueur devient plus vite un bon porteur de fruits.
Lumière et espace :
- La lumière est l’alliée des fleurs. Un cerisier greffé serré contre un mur sombre ou étouffé par d’autres arbres tardera à fructifier.
- Laissez-lui de l’air, du ciel, et il vous donnera plus vite ses premières cerises.
En jouant avec ces paramètres, on peut souvent raccourcir de 1 à 2 ans l’attente avant la première vraie récolte. Et chaque printemps gagné est une victoire silencieuse dans le calendrier du jardinier.
Questions fréquentes des jardiniers patients (et parfois impatients)
Combien de temps faut-il pour qu’un cerisier greffé donne ses premières cerises ?
Sur un bon porte-greffe de vigueur modérée et avec un greffon issu d’un arbre productif, vous pouvez espérer des fleurs dès la 3ᵉ ou 4ᵉ année après la greffe. Sur merisier franc très vigoureux, 5 à 7 ans ne sont pas rares.
Pourquoi mes greffes de cerisier sèchent-elles souvent ?
Les causes habituelles :
- Greffe réalisée trop tard, alors que la sève montait déjà très fort.
- Greffons mal conservés, partiellement desséchés.
- Mauvais alignement du cambium, surtout sur bois de diamètre différent.
- Absence de mastic et dessèchement des coupes par le vent et le soleil.
Un cerisier pardonne peu les approximations, mais récompense les gestes précis.
Peut-on greffer plusieurs variétés de cerises sur le même arbre ?
Oui, et c’est même une manière élégante d’avoir sur un seul tronc des variétés à floraison et maturité étalées. Veillez à :
- Choisir des variétés compatibles (bigarreaux entre eux, guignes entre elles, etc.).
- Équilibrer la vigueur de chaque greffe pour qu’une seule variété ne domine pas tout le houppier.
Faut-il arroser après la greffe ?
Si le sol est sec, un arrosage copieux autour du pied aide le porte-greffe à bien alimenter la zone de soudure. Un sol frais, mais non gorgé d’eau, est favorable. En revanche, n’arrosez pas directement sur la zone de greffe.
Greffer un cerisier, c’est composer avec son caractère : vif et tendre, prudent et généreux. En choisissant le bon moment, la bonne technique, et en accompagnant les premières années avec attention, vous verrez un jour, au bout d’une branche soudée par vos mains, le rouge profond d’une cerise mûre. C’est alors tout le temps passé à observer les bourgeons, à affûter le couteau, à ligaturer dans le vent frais de mars, qui remonte silencieusement de la racine au fruit, comme un remerciement de sève.